Introduction
Le recueil des représentations sociales se heurte fréquemment à un obstacle méthodologique majeur : la désirabilité sociale. Les individus interrogés directement sur leurs opinions ont tendance à taire ou euphémiser les éléments de leur pensée qui contredisent les normes morales, sociales ou politiques en vigueur dans leur groupe d’appartenance. La méthode du masquage, développée notamment par Christian Guimelli, propose un dispositif pour contourner cet écueil.
La notion de zone muette
Toute représentation sociale comporte, à côté des éléments exprimés librement, une zone muette (ou masquée) : un ensemble d’éléments centraux ou périphériques que les sujets partagent réellement, mais qu’ils refusent ou hésitent à exprimer explicitement, précisément parce que ces éléments entrent en contradiction avec les normes dominantes du contexte social ou institutionnel dans lequel s’effectue le recueil.
Le principe de la technique de substitution
Pour faire émerger ces zones muettes, la méthode du masquage recourt à des techniques de substitution. Plutôt que d’interroger directement le sujet sur ses propres opinions par une question du type « Que pensez-vous de X ? », on lui demande de se prononcer sur les opinions supposées d’un tiers : « Selon vous, que pense la majorité des gens de X ? » ou « Que répondrait un membre de tel autre groupe social à cette question ? ».
Le mécanisme de projection
Ce déplacement de la question vers un groupe de référence externe permet au sujet de projeter, sur ce tiers fictif ou générique, les éléments de sa propre représentation qu’il jugerait socialement inavouables en son nom propre. La comparaison entre les réponses obtenues en situation normale et celles obtenues par substitution permet ainsi de mettre au jour l’écart révélateur de la zone muette, et donc les éléments réellement partagés mais tus.
Portée et limites de la méthode
Cette approche a permis de révéler des zones muettes dans des domaines aussi sensibles que les représentations liées aux discriminations, à l’insertion professionnelle des personnes handicapées ou aux stéréotypes ethniques, où le décalage entre discours public et opinion réelle est particulièrement marqué. Elle invite ainsi le chercheur à interroger systématiquement la part d’implicite et de non-dit dans toute représentation recueillie par les méthodes déclaratives classiques.